Présentée comme un succès par le parquet de Grenoble, la saisie record de 70 kg de drogue et d’armes dans un appartement des Eaux-Claires s’est retournée contre ses auteurs : la perquisition était illégale, le suspect a été libéré, trois policiers sont suspendus.

Révélée par Le Dauphiné Libéré, l’affaire embarrasse la police grenobloise. Le 5 mai dernier, le procureur de la République de Grenoble, Étienne Manteaux, se félicitait publiquement du travail de ses équipes. Lors d’une conférence de presse, il saluait deux "belles affaires" illustrant la priorité donnée à la lutte contre le trafic de drogue et la circulation des armes. L’une d’elles concernait la saisie, le 28 avril, dans un appartement du quartier des Eaux-Claires, d’un stock impressionnant : 40 kg de résine de cannabis, 25 kg d’herbe, 2,5 kg de cocaïne, 600 g de kétamine, 100 g de métamphétamine, auxquels s’ajoutaient deux gilets pare-balles, un chargeur de kalachnikov avec ses munitions et un chargeur de 9 mm. Un homme de 29 ans au lourd casier judiciaire — une vingtaine de mentions, dont plusieurs pour infractions à la législation sur les stupéfiants — avait été interpellé devant le bâtiment et placé en détention provisoire dans l’attente de son procès, fixé au 26 juin 2026.

Quinze jours plus tard, le 12 mai, le même procureur était contraint d’ordonner sa remise en liberté immédiate.

Des policiers entrés sans habilitation

Selon les informations révélées par Le Dauphiné Libéré, des fonctionnaires de la brigade spécialisée de terrain (BST) seraient intervenus les premiers au 29 rue Alexandre-Dumas dans l’après-midi du 28 avril, et auraient forcé la porte de l’appartement sans attendre l’arrivée d’un officier de police judiciaire (OPJ). Or, seul un OPJ est légalement habilité à procéder à une perquisition. Pour justifier cette entrée prématurée, les policiers auraient invoqué la crainte qu’un complice se trouvant dans le logement puisse faire disparaître des preuves. L’appartement était vide.

La fouille qui a suivi s’est déroulée sans la présence du mis en cause ni de témoins, contrairement à ce qu’impose la procédure. C’est ce vice de forme qui a conduit Étienne Manteaux à reconnaître publiquement "un doute sur la légalité des constatations effectuées par les policiers" et à faire tomber l’intégralité des charges liées à la drogue et aux armes.

Une carte SD disparue au coeur des soupçons

Lors de cette fouille, les policiers auraient découvert plusieurs caméras de vidéosurveillance, dont au moins une en état de marche. Ce dispositif n’a rien d’anodin : des enquêteurs grenoblois impliqués dans des opérations anti-stup récentes ont confié que les chefs de réseau ont pris l’habitude d’installer des caméras dans leurs appartements-nourrices, dont les images sont enregistrées sur carte SD et vraisemblablement transmises en direct sur leur téléphone, pour surveiller les allées et venues et être alertés en temps réel d’une éventuelle descente de police. La carte SD de la caméra potentiellement en fonctionnement au moment de la fouille a disparu. Son contenu reste inconnu.

Trois policiers suspendus, deux enquêtes ouvertes

Dès que les faits lui ont été signalés, le directeur interdépartemental de la police nationale de l’Isère (DIPN 38), Jérôme Chappa, a réagi sans délai, comme il l’a indiqué à nos confrères. "Dès que j’ai eu connaissance des faits, je les ai dénoncés via l’article 40, mis les trois policiers de la BST concernés en retrait et demandé leur suspension", a-t-il déclaré. Une enquête administrative et une enquête préliminaire — dont le parquet de Grenoble a demandé le dépaysement — ont été ouvertes pour établir si d’autres actes répréhensibles ont été commis lors de cette perquisition illégale.

Le suspect libre, mais pas totalement hors de cause

Remis en liberté le 12 mai, le suspect comparaîtra tout de même devant le tribunal correctionnel de Grenoble le 26 juin. Si les poursuites pour détention de stupéfiants et d’armes devraient être abandonnées du fait de l’irrégularité de la perquisition, il reste poursuivi pour non-respect d’une interdiction judiciaire de paraître en Isère. L’intéressé, en situation irrégulière sur le territoire français et sous le coup d’une obligation de quitter le pays, avait violé cette interdiction de séjour.

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