L’Isérois Guy Savoy est devenu il y a quelques jours le premier chef cuisinier à entrer à l’Académie des beaux-arts, installé sous la Coupole de l’Institut de France devant un parterre de célébrités. Une consécration deux siècles après la fondation de l’institution.
Deux cents ans de diète, comme l’a reconnu lui-même Laurent Petitgirard, secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts. Il aura fallu attendre Guy Savoy pour que la cuisine franchisse enfin les portes de l’Institut de France. Ce mercredi 20 mai, le chef berjallien a été officiellement installé au fauteuil V de la section des membres libres, précédemment occupé par le banquier et mécène Michel David-Weill. Une première dans l’histoire plus que bicentenaire de l’institution.
Les yeux mouillés, impeccable dans son habit brodé de vert, précédé par la Garde républicaine, Guy Savoy a vu défiler sa vie d’un seul coup : le gamin de Bourgoin-Jallieu qui s’ennuyait à l’école, le mépris des professeurs pour ce jeune qui aimait tant la cuisine, le psychologue qui lui avait dit qu’il n’était pas fait "pour un métier manuel et encore moins dans l’alimentation". "Ce n’est pas une revanche", promet-il. Mais l’émotion, elle, ne ment pas.
Une épée qui lui ressemble
Comme le veut la tradition, Guy Savoy a d’abord rendu hommage à son prédécesseur avant de recevoir son épée. "La discrète", comme il l’a surnommée : un sabre d’abordage en forme de cuillère à pot et de bâton de randonneur, réalisé par son voisin et grand ami Joaquim Jimenez, graveur général des monnaies. Sur le socle, les noms de ses parents, de ses deux enfants et de ses sept petits-enfants. Et pour terminer la lame, un bâton en orme. "Pour la rendre plus paisible", dit-il, et parce qu’"un arbre sans racine finit toujours par disparaître".
"Une épée qui lui ressemble et qui nous rassemble", a résumé Marc Ladreit de Lacharrière, chef d’entreprise et mécène, au moment de la lui remettre solennellement. "Le travail peut transformer un destin", a-t-il ajouté, devant un parterre où se pressaient Mylène Farmer, Julien Clerc, Line Renaud — 97 ans et présente malgré tout —, Fabien Galthié, Laurent Gerra, Stéphane Bern, Roselyne Bachelot, Laurent Fabius, Pierre Hermé, ou encore Brad Lewis, le producteur de Ratatouille, qui avait consulté Guy Savoy pour les décors du film.
Du mépris à l’immortalité
Fils d’un jardinier et d’une restauratrice, Guy Savoy a grandi dans l’univers de la gastronomie avant d’en faire sa vie, aidant sa mère à tenir la petite buvette de l’Esplanade à Bourgoin-Jallieu. C’est elle, dit-il, qui est à l’origine de tout. "Sans elle, je ne serais pas là aujourd’hui." Il a commencé comme maître chocolatier, poursuivi chez les Frères Troisgros à Roanne, décroché sa première étoile à 27 ans en 1980, ouvert son restaurant rue Troyon avant de migrer à la Monnaie de Paris en 2015 — voisin immédiat, par un heureux hasard, de l’Académie qu’il contemplait depuis ses cuisines sur les quais de Seine.
"Je l’espérais pour la cuisine française, mais jamais je ne l’aurais imaginé pour moi", confie-t-il. Consacré meilleur restaurant du monde par La Liste pour la neuvième année consécutive, même après la perte de sa troisième étoile Michelin en 2023 — qu’il balaie d’un "simple péripétie de la vie" —, Guy Savoy incarne désormais officiellement ce qu’il défend depuis toujours : que la cuisine est un art à part entière. "Combien d’écrivains ont célébré la cuisine à travers des textes magnifiques", rappelle-t-il, citant Maupassant et George Sand. "La haute culture célèbre la cuisine depuis des décennies. Il était temps de s’en apercevoir."