Le Musée de l’Ancien Évêché propose un voyage saisissant dans la France de l’entre-deux-guerres. Intitulée « Nous à l’œuvre », l’exposition consacrée à François Kollar met en lumière le travail monumental du photographe slovaque sur le monde ouvrier et rural français.

Des regards perçants, des gestes en mouvement, des tranches de vie donnent un relief saisissant aux murs de l’ancien palais des évêques. Cet écrin chargé d’histoire offre un profond contraste avec les clichés modernes et audacieux de Kollar.

Quatre années d’un travail colossal

Il a réalisé plus de 10 000 clichés, sillonné la France pendant quatre ans, et pourtant son nom reste peu connu du grand public. François Kollar (1904-1979), photographe d’origine slovaque installé à Paris dès 1924, mérite largement d’être (re)découvert. C’est précisément ce que propose le Musée de l’Ancien Évêché avec l’exposition Nous à l’œuvre, visible jusqu’à cet été dans l’écrin historique de l’ancien palais épiscopal grenoblois.

Tout commence en 1931, quand les éditions Horizons de France lui confient une commande ambitieuse : photographier la France au travail, alors que le pays traverse une profonde mutation sociale, économique et industrielle. Il en résultera deux mille clichés, réunis en quinze fascicules sous le titre La France travaille — une œuvre-fleuve saluée unanimement à sa parution et qui vaut à Kollar une place de premier plan dans l’histoire de la photographie de l’entre-deux-guerres.

L'exposition La France au travail dédiée au photographe François Kollar, au musée de l'ancien évêché à Grenoble

Des travailleurs élevés au rang de figures

Mineurs, bûcherons, paysans, chaudronniers, ouvrières du textile ou de la papeterie : Kollar photographie celles et ceux qu’on ne voyait pas encore. Son approche est singulière — il fait poser ses sujets, négocie avec eux gestes et postures, et les met délibérément en scène pour mieux les valoriser. « L’objectif n’est jamais de dénoncer les conditions de travail, mais bien de révéler la dignité et la grandeur de ces femmes et de ces hommes » souligne Sylvie Vincent, directrice du Musée de l’Ancien Evêché.

Parmi les images phares de l’exposition, les trieuses des mines de charbon de Saint-Étienne frappent par leur fierté tranquille. Kollar les sublime sans misérabilisme, avec un regard profondément humaniste. Même force dans ce portrait d’un chauffeur de chaudière sur les bateaux parisiens — choisi comme affiche de l’exposition — dont le regard intense et l’identité un peu énigmatique ne manquent pas d’interpeller le visiteur.

Une maîtrise technique au service du regard

Ce qui distingue Kollar, c’est aussi son inventivité formelle. Contre-plongées audacieuses, cadrages atypiques, jeu affirmé sur les contrastes du noir et blanc, maîtrise de la lumière : le photographe expérimente, innove, et inscrit son œuvre dans l’esthétique la plus exigeante de son époque. Il place la main et le geste ouvrier au cœur de ses compositions, faisant du savoir-faire corporel un véritable sujet artistique. « Ce travail traduit une relation très étroite, une relation de confiance entre le sujet et le photographe » note Sylvie Vincent. « Tous ces gens photographiés montrent aussi une part d’eux-mêmes à travers la confiance qu’ils témoignent à François Kollar.« 

Son travail sur le monde rural témoigne de la même ambition : en photographiant petites exploitations agricoles et gestes ancestraux, il constitue une sorte de conservatoire visuel d’une France paysanne déjà fragilisée par l’exode rural et la crise économique — et aujourd’hui disparue.

L'exposition La France au travail dédiée au photographe François Kollar, au musée de l'ancien évêché à Grenoble

Témoignage d’un monde en mutation

Regard sensible sur le monde ouvrier à la veille des grandes mobilisations sociales de 1936, La France travaille prend avec le recul une dimension quasi prophétique. Kollar, sans le chercher, anticipe le Front populaire en rendant visible et digne une classe laborieuse qui allait bientôt s’imposer sur la scène politique.

L’exposition au Musée de l’Ancien Évêché est accompagnée d’un ouvrage Nous à l’œuvre — François Kollar, qui rassemble l’essentiel des photographies présentées. Et pour rappel, l’entrée du musée est entièrement gratuite et libre.

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