En juillet à Grenoble, Barbara Butch voyait son concert interrompu après une campagne de boycott portée notamment par LFI. Ce week-end à Domène, Rédouane Behache a été déprogrammé par la mairie après l’intervention d’élus RN. Deux affaires qui posent la même question : jusqu’où les politiques doivent-ils intervenir dans la programmation culturelle ?
À deux mois d’intervalle et à quelques kilomètres de distance, deux artistes ont fait les frais de polémiques politiques en Isère. Les histoires ne sont pas identiques, les méthodes non plus et les partis à la manœuvre sont aux deux extrémités de l’échiquier politique. Mais elles soulèvent une question commune : est-ce désormais aux élus de décider quels artistes ont le droit de monter sur scène ?
En juillet dernier, c’est Barbara Butch qui s’était retrouvée au cœur de la polémique à Grenoble. Programmée au Cabaret frappé, la DJ avait fait l’objet d’un appel au boycott soutenu par des élus et militants de La France insoumise. Il lui était notamment reproché d’avoir signé une tribune en faveur de la proposition de loi Yadan sur l’antisémitisme et de s’être produite à l’ambassade de France à Tel-Aviv en 2025.
Le 18 juillet, une centaine de manifestants s’étaient rassemblés devant la scène. Après une vingtaine de minutes, la Ville avait décidé d’interrompre le concert pour assurer la sécurité du public et des équipes. La municipalité avait dénoncé des jets de projectiles et une atteinte à « la liberté d’expression et de programmation ». Une enquête pour « délit d’entrave concertée aux libertés » avait ensuite été ouverte par le parquet de Grenoble.
À Domène, le RN obtient gain de cause
Changement de décor ce week-end à Domène. Et changement de bord politique. Rédouane Behache devait être le parrain de la première édition du Domène du rire, organisée samedi 19 septembre à l’Escapade. L’humoriste et comédien, qui s’est notamment produit au Théâtre Le République à Paris et a joué au cinéma et dans la série Braqueurs, n’est finalement pas monté sur scène.
Deux élus d’opposition du Rassemblement National, Quentin Feres et Marc Bensasson, avaient adressé jeudi un courrier au nouveau maire de Domène, Loïc Marissal (divers droite), pour contester le choix de l’artiste en raison de certains de ses propos. Le maire a finalement demandé aux organisateurs d’annuler sa venue.
Rédouane Behache, qui devait être le parrain de l’événement, a donc été retiré de la programmation. Cette fois, pas de manifestation devant la scène ni de concert interrompu : la pression politique est intervenue avant même que l’artiste ne puisse se produire.
De la gauche à la droite, une même tentation ?
Ces deux épisodes qui se sont déroulés à quelques semaines d’intervalle en Isère interrogent sur une évolution plus large : un artiste doit-il désormais passer une sorte d’examen de conformité politique avant de pouvoir se produire dans une salle ou un festival soutenu par une collectivité ?
Les élus sont évidemment libres de critiquer un artiste, ses déclarations ou ses engagements. Les citoyens le sont tout autant. Et lorsqu’une collectivité finance directement un événement culturel, la question de l’utilisation de l’argent public peut légitimement être débattue. Mais entre critiquer une programmation et obtenir la disparition d’un artiste de l’affiche, la frontière est importante.
Car où placer la limite ? Une prise de position sur Gaza ? Une déclaration jugée provocatrice ? Une plaisanterie ancienne ressortie des réseaux sociaux ? Une signature au bas d’une tribune ? Et surtout, qui sera chargé de déterminer ce qui est culturellement acceptable ?
Le risque est de voir s’installer progressivement une forme de droit de veto politique sur les programmations culturelles, exercé tour à tour par la gauche ou par la droite selon les communes, les majorités et les artistes concernés. « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire… » Aujourd’hui Voltaire ne fait plus recette.
Et Coluche, on le programme où ?
L’humour est probablement le terrain où cette évolution devient la plus paradoxale. Depuis toujours, les humoristes vivent précisément de ce qui dérange, provoque, caricature ou bouscule les certitudes. Certains franchissent parfois les limites fixées par la loi, et c’est alors à la justice d’en décider. Mais si chaque phrase susceptible de choquer un élu, un parti ou une partie du public devient un motif de déprogrammation, les scènes risquent de se vider.
On peut alors se livrer à un petit exercice d’uchronie : imaginer Coluche en 2026, ses sketches passés au tamis des réseaux sociaux, ses provocations découpées en vidéos de trente secondes et ses petites phrases transmises aux maires quelques jours avant son arrivée. À force de vouloir des artistes qui ne froissent personne, pas certain que Coluche trouverait encore beaucoup de municipalités prêtes à l’accueillir aujourd’hui.