Oualid Mokrane, victime du règlement de compte survenu mardi soir à Grenoble, a été l’un des protagonistes d’un des épisodes les plus marquants de la criminalité iséroise, il y a près de 20 ans. Retour sur ce sanglant passé digne d’un scénario de film.

Beaucoup d’acteurs qui participent à la lutte armée actuellement pour le contrôle des points de deal n’étaient pas nés au moment d’un autre conflit qui a marqué l’agglomération grenobloise en 2007. Pourtant, ces deux « guerres » semblent avoir au moins un acteur en commun : Oualid Mokrane.

Ce Grenoblois de 50 ans a été tué le soir du 14 juillet alors qu’il regardait le match France-Espagne à la terrasse d’un bar avec des amis, cours jean-Jaurès. Une mort qui s’inscrit dans la vague de règlements de compte que connait actuellement l’agglomération grenobloise mais qui fait écho également à un passé plus lointain.

A début des années 2000, deux organisations criminelles s’affrontaient pour le contrôle du trafic de stupéfiants dans l’agglomération grenobloise. L’une était dirigée par la famille Morival basée à La Villeneuve, l’autre par le Fontainois Miloud Hairane qui possédait des ramifications dans le quartier de l’Alma à Grenoble.

Comme souvent dans ce type de conflit, le périmètre de chaque clan était mouvant et pouvait évoluer au gré des alliances. Ce qui est sûr, c’est que ces gens se connaissaient bien et qu’ils obéissaient à une règle immuable dans le milieu de la criminalité : on répond à la vengeance par la vengeance…

DL guerre des gangs

Tout a commencé le 13 janvier 2003. Lasaad Lamiri, un trafiquant de drogue notoire de Fontaine, était tué par balles devant chez lui. L’enquête permettra de mettre en examen cinq hommes dont Miloud Hairane soupçonné d’être le commanditaire. Le « parrain » fontainois n’aurait pas vu d’un bon œil un rapprochement potentiel entre Lasaad Lamiri et le clan Morival.

Le 7 janvier 2007, le procès très médiatique débouchera sur un acquittement général au bénéfice du doute. Si la justice n’a pas réussi à réunir les preuves suffisantes pour envoyer les suspects en prison, malgré un témoignage les mettant directement en cause, elle ne leur a pas forcément rendu service car leur acquittement va engendrer l’un des épisodes les plus sanglants qu’ait connu l’agglomération grenobloise.

C’est d’abord le clan des acquittés qui tire le premier, peut-être de façon préventive. Dans la nuit du 10 au 11 février 2007 à Fontaine, un commando blesse au fusil-mitrailleur deux hommes du clan Morival et en tue un troisième, Sabil Dibbih, 23 ans. La réplique a lieu treize jours plus tard à Sassenage. Trois jeunes hommes originaires de Fontaine sont exécutés après avoir été poursuivis par une voiture équipée d’un gyrophare. Parmi eux, Medhi M’Sallaoui, l’un des acquittés, présenté comme le tueur présumé de Lamiri.

Le 28 avril, le clan Morival poursuit la vendetta. Il attire trois hommes dans un guet-apens sur une petite route à Champagnier. Le premier – Ali Kadraoui originaire du quartier de l’Alma et lieutenant de Miloud Hairane – est tué, le deuxième – Mourad Bouziane – s’échappe miraculeusement à pied dans la nuit et le dernier, est grièvement blessé d’une balle au thorax. Il s’agit de Oualid Mokrane qui, à l’époque, a 31 ans. Il sera soupçonné d’être impliqué dans le règlement de compte suivant.

Le mercredi 31 octobre, soir d’Halloween, trois hommes fortement armés, équipés de gilets pare-balles et cagoulés, investissent la place des Géants à La Villeneuve (photo ci-dessous) et font feu sur un groupe installé sur un muret. Le chef, Christophe Morival, et son neveu Frédéric sont tués. Deux autres membres du clan sont grièvement blessés, un cinquième plus légèrement.

place des géants meurtres 2007 guerre des gangs

La police identifiera un des tueurs : Hamdi Khadraoui, le frère d’Ali tué à Champagnier quelques mois avant. Il sera condamné à 20 ans de prison en 2012. Accusé d’avoir fait partie du commando, Oualid Mokrane sera finalement acquitté à l’issue du procès. Il fera néanmoins plusieurs années de prison pour avoir tenté de faire évader Hamdi Khadraoui.

Pour clore l’année 2007, l’autre chef de clan, Miloud Hairane, est tué le 24 décembre au petit matin sur le pas de porte de son appartement à Fontaine devant sa compagne. Il avait 34 ans. Malgré la disparition des meneurs et l’arrestation de plusieurs membres du clan Morival, la vendetta va se poursuivre, en 2008, avec un règlement de compte inédit dans les annales criminelles françaises.

Le 28 septembre, Sghair Lamiri, le frère de Lassad tué en 2003, est abattu au sein même de la prison de Varces où il était détenu depuis janvier pour des braquages. Les enquêteurs le soupçonnait également d’être impliqué dans la guerre des gangs.

prison de  varces

Pour atteindre sa cible dans la cour de promenade (photo ci-dessus), le tueur a utilisé un fusil à lunette depuis une colline surplombant l’enceinte. Il est arrêté presque par hasard par les gendarmes, quelques minutes après, alors qu’il quitte les lieux à moto avec son arme.

Il s’agit d’un Fontainois de 58 ans, Marcel Egéa, embauché pour un contrat. Il se suicidera en prison avant son procès mais la justice condamnera, en première instance, Mourad Bouziane, l’ami d’Oualid Mokrane, a 15 ans de prison pour avoir commandité ce meurtre. Il sera finalement acquitté en appel.

Après cette période mouvementée et quelques années de prison, Oualid Mokrane a disparu, un temps, de la chronique judiciaire. En 2019, il a créé, à Annecy, une petite entreprise de travaux de construction spécialisés. Mais l’aventure entrepreneuriale n’ira pas très loin.

En septembre 2021, il a été interpellé sur l’autoroute A7 au volant d’une voiture avec 450 kilos de cannabis dans le coffre. Son ami Mourad Bouziane ouvrait la route avec un autre véhicule. Retour à la case prison pour le trafiquant grenoblois. Pour la dernière fois avant que son passé ne le rattrape à la terrasse d’un bar, un soir de défaite de l’équipe de France.