Autodidacte, improvisateur instinctif et figure familière du piano en libre accès de la gare de Grenoble, Aziz Hammedi, 19 ans, trace un chemin singulier. En un an à peine, ce jeune musicien issu des quartiers populaires est passé du rêve solitaire à la composition de son premier EP, porté par l’émotion brute et le regard des passants.
Il n’y avait pas de plan précis, encore moins de carrière toute tracée. Juste un piano, découvert presque en même temps qu’un autre lieu : la gare. Il y a un an, Aziz Hammedi achète son premier instrument grâce au pass Culture. Quelques semaines plus tard, il s’installe devant le piano en libre-service de la gare de Grenoble. Depuis, il y revient presque tous les jours.
“Je viens jouer ici pratiquement quotidiennement. J’essaie juste de m’améliorer ”, explique le jeune pianiste de 19 ans. Dans ce lieu de passage, où les voyageurs se croisent sans se regarder, Aziz trouve un public inattendu. Dès les premières notes, les regards se lèvent, les pas ralentissent, les téléphones apparaissent.
L’oreille avant la partition
Aziz n’a jamais fréquenté le conservatoire. Il n’a pris ni cours, ni leçon. Tout se fait à l’oreille, à l’instinct.“Je fais tout naturellement. On m’a dit que j’avais atteint le niveau de personnes qui ont fait le conservatoire, mais moi je joue comme je ressens.”

Cette approche intuitive lui permet de composer rapidement. Très rapidement.“Hier soir, j’ai composé une musique en cinq minutes. Elle sera dans mon album.”Pour Aziz, la technique n’est qu’un outil : l’essentiel est ailleurs, dans l’émotion transmise.“Je n’ai pas les mots pour dire ce que je ressens. Alors je le dis au piano.”
“Depuis que je joue, c’est comme si j’étais sorti d’une cage.”
Le piano n’est pas arrivé par hasard. Enfant, Aziz écoute beaucoup de musique instrumentale. Plus tard, il découvre les versions piano de morceaux de rap ou de musique américaine.“Ce n’était pas mieux, mais j’avais une préférence pour ça.”Très tôt, le piano devient une évidence, presque une libération.
Il joue partout, dès qu’il le peut. Et surtout, il improvise.“Quand je rate une note, parfois ça part en impro totale, et je crée une nouvelle musique. Des fois ça marche, des fois non. ”Un apprentissage brut, sans filet, mais assumé.
Surprise sur le quai
À la gare, Aziz ne correspond pas à l’image attendue du pianiste. Survêtement, baskets, allure discrète.“Les gens ne s’attendent pas du tout à ce que je joue.”Et c’est précisément ce décalage qui marque. Lorsqu’il s’assoit, l’effet est immédiat : silence, écoute, applaudissements.

“J’ai l’impression que mon public se renouvelle tout le temps. Et ça, ça fait vraiment plaisir. ”Une reconnaissance spontanée, parfois accompagnée de quelques billets. Un jour, une famille lui donne 20 euros. Un geste simple, mais décisif.“Ça m’a aidé à financer mon EP, à acheter une carte son pour enregistrer dans ma chambre.”
Son premier EP
Improviser sur des morceaux existants ne lui suffit plus. Aziz veut créer.“Pourquoi pas faire mes propres musiques, plutôt que d’improviser sur du classique ? ”Depuis plusieurs semaines, il travaille sur un projet personnel : un EP, prévu pour février 2026.
Parmi ses influences, un nom revient souvent : Sofiane Pamart.“Je me retrouve en lui. Il vient des banlieues de Paris, moi de celles de Grenoble. Ça donne de l’espoir. ”Plus qu’un modèle musical, Aziz y voit une figure de représentation.“J’ai envie de donner une autre image que celle qu’on a souvent de nous. ”
Son premier single s’intitule Haussmannian. Un choix assumé, jusque dans la langue.“Je l’ai appelé en anglais pour toucher le monde entier. ”Inspiré par l’architecture haussmannienne et une vision idéalisée de l’ancienne France, Aznavour, Paris, les émotions d’une autre époque, le morceau marque une nouvelle étape.
“Quand j’ai composé cette musique, je voulais raconter une ambiance, une vision. Ce qui me vient à l’esprit, c’est l’architecture française.”Le clip est disponible sur YouTube, réalisé avec les moyens du bord, fidèle à l’esprit du projet.

Aziz voit loin, mais reste fidèle à ses débuts. Il rêve d’une tournée singulière : une tournée des gares de France.“J’aimerais jouer dans toutes les gares où il y a un piano, gratuitement. Commencer ailleurs et finir à Grenoble, là où tout a commencé.”
Sur TikTok, ses vidéos filmées à la gare ont déjà trouvé leur public, cumulant des dizaines de milliers de vues. Mais au-delà des chiffres, Aziz poursuit une idée simple : jouer, transmettre, émouvoir.“Ce que vous entendez, c’est exactement ce que je ressens. ”