Elles faisaient partie des plus anciennes entreprises encore en activité en France. Nées en 1574 mais héritières d’un savoir-faire métallurgique remontant à 1434, les Aciéries de Bonpertuis, situées à Apprieu en Isère, ont été placées en liquidation judiciaire ce jeudi 23 octobre par le tribunal de commerce de Lyon. Un coup dur pour les 68 salariés, mais aussi pour tout un pan du patrimoine industriel isérois.
Une liquidation redoutée, désormais actée
L’entreprise, propriétée du groupe Forlam, lui-même en grande difficulté financière, avait été placée en redressement judiciaire le 2 septembre. Deux offres de reprise avaient été déposées : l’une pour le secteur papeterie (2 emplois sauvegardés), l’autre pour le laminage à chaud (une vingtaine de postes). Aucune n’a convaincu les juges. L’activité cesse donc définitivement sur les deux sites isérois, Apprieu (46 salariés) et Domène (22 salariés).
Un monument du patrimoine industriel isérois
Les Aciéries de Bonpertuis n’étaient pas qu’une entreprise : elles étaient un symbole du patrimoine industriel du Pays voironnais, et l’un des plus anciens sites métallurgiques d’Europe encore en activité. Leur histoire commence au XVe siècle, lorsque des moines chartreux installent une forge à Bonpertuis, hameau d’Apprieu, en 1434. La légende raconte que l’épée de François Ier y aurait été forgée. Les véritables Forges de Bonpertuis voient le jour en 1574, fondées par Jehan Perron, marchand de Tullins. À la suite des guerres d’Italie, la demande d’acier explose, propulsant l’activité métallurgique de la région.
Le dernier four à puddler de France
Sous l’impulsion d’Alphonse Gourju, la famille propriétaire au XIXe siècle, le site s’équipe en 1859 d’un four à puddler, toujours visible aujourd’hui et classé monument historique depuis 2003. Ce four, le dernier de ce type conservé en France, est surmonté d’une cheminée conique emblématique de dix mètres de haut, véritable repère visuel dans le paysage appriolais. Les initiales d’Alphonse Gourju, gravées sur plusieurs murs, témoignent encore de cette époque prospère.
Du fer des Chartreux à l’acier inoxydable
Au fil des siècles, Bonpertuis s’est adapté à chaque révolution industrielle. Au XXe siècle, l’entreprise installe des fours électriques à arc et diversifie ses débouchés : coutellerie, automobile, bâtiment, médical. Transmise de génération en génération, l’entreprise reste familiale jusqu’en 1996, avant d’être reprise par Messieurs Experton et Guitton, puis absorbée en 2000 par le groupe Experton-Revollier, fleuron isérois du travail des métaux basé à Réaumont. Ce groupe a compté jusqu’à 2 000 salariés avant de connaître, lui aussi, des restructurations profondes.
Un savoir-faire local laminée par la crise
Les causes de la faillite sont multiples : perte de compétitivité face à la concurrence étrangère, hausse du coût de l’énergie, crise sanitaire, ralentissement des commandes, et erreurs de gestion internes. Avec la fermeture de Bonpertuis, c’est tout un savoir-faire métallurgique ancestral qui disparaît, et une mémoire ouvrière locale qui s’éteint. Dans les années 1970, le site comptait près de 460 employés, et constituait un véritable quartier industriel autour de la forge.
Une page d’histoire se tourne
Les salariés attendent désormais le calendrier du liquidateur judiciaire pour connaître leurs modalités de départ.
Mais dans le Pays voironnais, le sentiment dominant est celui d’une perte patrimoniale. Les Aciéries de Bonpertuis auront traversé six siècles d’histoire, des Chartreux à la mondialisation.